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CONCOURS DE NOUVELLES

de Fontaine-Française

Siège : mairie de Fontaine-Française - 1 rue du Général Gandyl - 0380758121

Correspondant local : André Jourd'heuil - 14 place Henri IV - 0380758735

Responsable : Georges Païta -

Page créée le 29/11/2011



Palmarès 2011

Palmarès du 12ème concours de nouvelles de Fontaine-Française – édition 2011
 

 
Total des textes reçus : 216
 
1er prix     : La caissière du péage de Chatuzange-le-Goubet, de Fabien Pesty(38)
 
2ème prix : Les Griffes du Diable, de Roland de Monchy (13)
 
3ème prix : Carrousel, de Sylvie Dubin (49)
                               
                 [ Les trois textes sont publiés ci-dessous ]
 
Ont été très remarqués par le jury :
 
Caméra cachée, d’Annick Demouzon (82)
Coup de foudre, d’ Emmanuèle Lagrange (75)
Fugue en sourdine, de Jean-Paul Leroy (83)
Le Citronnier, de Line Goudounèche (83)
Ni Dieu ni maître, de Marie-Noëlle Rivière (81)
 
 


La caissière du péage de Chatuzange-le-Goubet
 
 
La caissière du péage de Chatuzange-le-Goubet (sens Grenoble-Valence)…
Ah, la caissière du péage de Chatuzange-le-Goubet (sens Grenoble-Valence) !
 
Comment faire comprendre à vos cerveaux étriqués dans des convictions pragmatiques que je l'ai aimée, sans galvauder le sens de cette passion là ?
Je l'ai aimée.
 
Chaque matin, je me rendais au boulot en prenant l'autoroute là où je l'avais trouvée. C'était un brin plus long et un chouïa plus coûteux mais ça m'évitait les pénibles traversées de villages aux heures énervantes des écoles, ou les longues attentes derrière un tracteur à se torticoler pour savoir quand est-ce qu'on pourra le doubler sans finir contre un platane ou un autre automobiliste qui n'a pas pris l'autoroute non plus, mais dans l'autre sens.
Environ vingt minutes après mon départ, j'arrivais à la barrière de péage de Chatuzange-le-Goubet (sens Grenoble-Valence). Et pour m'acquitter de mon dû auprès de la société qui exploite les autoroutes et les automobilistes, je me rendais vers la deuxième caisse en partant de la droite.
C'est là qu'elle exerçait son sourire.
 
Je ne saurais vous dire combien il m'avait fallu de passages à son guichet avant de me rendre compte que j'étais totalement sous son charme, que je me dirigeais irrémédiablement vers elle comme aimanté par le magnétisme de ses yeux.
Malgré mon gré, je m'étais résolu à ne payer qu'en liquide, m'arrangeant pour ne jamais avoir l'appoint, ce qui avait pour triple effet de décupler mon plaisir.
D'abord parce que cela allongeait considérablement la durée de notre entrevue.
Ensuite, parce qu'ainsi je caressais matinalement l'espoir que mes doigts frôlent l'hypothétique contact du toucher probable de sa main.
Et puis surtout parce que les pièces qu'elle me rendait constituaient autant de trésors que je thésaurisais secrètement dans un tupperware, fermé hermétiquement au possible afin de conserver ad vitam et ratatam l'odeur de sa peau qu'altérait à peine, ou du moins très subjectivement, celle du métal.
 
Il me prenait de rêver qu'elle me rendît la monnaie en pièces de un centime uniquement. Imaginez-vous donc : quinze euros rendus, multipliés par cent pièces ! Je n'ai pas la calculette dans l'œil mais ça doit représenter des millions de pièces, autant de joyaux dont j'aurais pu parer mes fantasmes odoriférants.
Il m'arrivait d'ailleurs d'espérer capturer le parfum qui émanait de sa guérite et qui s'installait dans mon habitacle en lieu et place de l'odeur d'arbre magique à la vanille accroché au rétro intérieur. Et aussi, j'aurais pu avoir le pouvoir de congeler ses effluves corporels, m'inventant la cryogénisation des sens. Je pensais à piéger son regard et son sourire, leur mettre le fil à la patte, les engraisser de rêves, les laisser gambader dans le jardin de mes envies et les caresser de ma main droite tandis que la gauche… Tandis que la gauche.
 
Après que je l'avais laissée à ses occupations, je faisais le restant du trajet en vaisseau spatial ou tout comme. J'étais en apesanteur, je me perdais dans la Lune, recherchant le moyen de la lui décrocher. Je fermais les yeux et me retrouvais projeté dans son monde, celui de son sourire, de son odeur, un monde où l'on marche pieds nus sur du coton en sirotant du lait de coco à la paille tandis qu'un petit joueur de flûteau en collant roses joue la symphonie du bonheur en fa dièse. Lorsque je rouvrais les yeux je me retrouvais projeté contre le rail de sécurité que je prenais grand soin d'éviter pour ne pas mourir avant d'avoir serré la main du joueur de flûteau.
 
Comment s'appelait-elle ? Caissière était-il son vrai prénom ? Qu'est-ce que ça mange, un fantasme ? Est-ce que ça se lave à 30, est-ce que ça passe au sèche-linge ?
Avait-elle seulement des jambes ? Combien ?
Moi qui ne savais d'elle qu'un visage et une main tendue, je ne la fantasmais que par morceaux.
Que faisait-elle le soir après son travail ? Pensait-elle à ce client qui lui souriait, ce client qui la dévisageait et l'envisageait ?
Elle me faisait perdre la tête et envahissait mes sentiments. De l'amour, je n'avais connu que les images et les musiques à la guimauve des séries télévisées du début d'après-midi. Je ne savais pas comment ça faisait en dedans, quand le cœur s'accélère et se cogne partout, quand la bouche est sèche et que la voix se trouble, et quand plein d'autres choses ailleurs.
De l'amour, je n'avais connu que les prémices, lorsqu'à l'école primaire Elodie s'était laissé embrasser sur la joue et un peu sur la bouche tandis que mes copains se moquaient, et un peu la tenaient… Il y avait aussi eu cette autre fille, mais elle avait crié, c'est vraiment un truc de fille que de crier quand on est amoureux dans ma chambre.
 
De l'amour, je n'avais connu.
 
Un jour d'été, alors qu'elle avait revêtu son corps d'un chemisier Dior de chez La Halle aux Vêtements, j'ai deviné entre deux boutons la dentelle d'un soutien-gorge que j'espérais profonde. Mes yeux ne purent se détacher de ce morceau de tissu qui couvrait sa poitrine qu'elle avait de généreuse, parce qu'elle était caissière. Elle m'offrait la possibilité d'un imaginaire érotique, à moi qui ne m'étais satisfait jusqu'ici que de sentiments à peu près nobles.
Elle m'invitait ouvertement à la désirer, sans que mes copains n'aient besoin de la tenir. Je ne reconnus même pas la monnaie qu'elle me rendit, tout perdu que j'étais dans mon dilemme intérieur, cherchant à quel sein m'avouer.
Le concert des klaxons des voitures me suivant avait dû lui mettre la puce de leurs cartes magnétiques à l'oreille car elle tenta de me tirer de ma léthargie à coups et à cris de "Eh oh, monsieur !!".
 
Ainsi donc, elle m'avait reconnu.
 
Comment expliquer, sinon, qu'elle savait que les gens m'appelaient parfois "monsieur". Parfois ils ne m'appelaient pas, mais je parle des autres fois.
Elle me kiffait grave, à n'en pas douter.
Du coup, je lui ai balbutié une excuse en m'offrant même la bravade de l'appeler par son petit nom: " Veuillez m'excuser, caissière du péage de Chatuzange-le-Goub', je matais vos seins."
Puis je suis reparti, tel le prince après qu'il a chanté son aubade sous l'hygiaphone de la princesse du Sens-Grenoble-Valence.
Je ne suis pas allé bien loin, en fait. Je me suis garé sur le parking attenant au péage, là même où une bande de salariés travaillaient dans des bureaux sommaires, à réguler la circulation ou à exercer je ne sais quelle activité indigne d'intérêt. Le mien, d'intérêt, était d'attendre l'instant où elle quitterait sa guérite pour se rendre au pipi ou à la cantine, puis d'aller lui avouer que j'avais bien entendu ce que j'avais vu.
Au bout d'un certain temps, mais très long quand même, elle apparut et offrit en pâture à mes yeux l'intégralité de son corps. Enfin je découvrais ses jambes, longues, effilées, terminées à une extrémité par une paire de pieds de pointure acceptable et à l'autre extrémité par un ventre vachement… enceinte.
 
Ainsi donc elle portait mon enfant.
 
J'ai passé la nuit à ne pas trouver le sommeil, même en cherchant bien sous le lit. Bien sûr, j'avais toujours caressé la conviction d'un intime entre nous deux. Je n'avais jamais douté que mes sentiments étaient réciproques chez elle aussi. Mais elle s'était toujours montrée si distante, si professionnelle, jamais elle ne m'avait invité à entrer dans sa guérite pour m'offrir le café ou pour avoir un rapport sexuel consenti. Et voilà qu'enfin, après que je lui ai proposé mes sentiments, elle me faisait connaître les siens. Elle m'aimait, l'insolente, et elle n'avait su me l'avouer autrement qu'en attrapant un enfant de ma part. Ça c'est du mignon, du fait-main à l'ancienne !
Maintenant elle allait vouloir s'installer chez moi, c'est certain, et moi je n'étais même pas prêt à l'accueillir dans l'improviste. Sans compter qu'elle avait oublié de me demander mon adresse, comment allait-elle trouver notre maison ?
Je me suis résolu à aller les chercher moi-même, elle et sa timidité. Et aussi mon fils, car c'était un garçon qu'elle portait, quoi d'autre ?
J'ai terminé la nuit à me laisser porter conseil.
 
Dès le lendemain de la veille, j'ai entrepris le nécessaire. J'ai utilisé des outils et des matériaux, et j'ai bricolé un nid pour mon amoureuse réciproque. Je tenais à ce qu'elle se sente chez nous comme chez moi mais je ne savais rien de ses goûts en matière d'intérieur. Aussi ai-je hésité longuement sur la couleur du fer-à-repasser, la longueur du fil de l'aspirateur ou le nombre de boutons du four. Elle faisait du quelle taille en tablier de cuisine ?
Il fallait que tout soit parfait, ce n'est pas tous les quatre matins qu'on passe sa vie avec une femme.
J'ai aussi aménagé une chambre pour notre enfant, histoire qu'il ne soit pas à la rue quand il allait débarquer du ventre de sa mère, ça aurait fait mauvais genre. Mais là aussi j'ai été victime de dilemmes. Au sol, valait-il mieux de la moquette, ou sur les murs ? Et dans quel coloris devais-je la peindre ? Quels magazines lui installer dans sa bibliothèque ? Allais-je le laisser jouer avec ma console ? D'ailleurs pour l'éducation, je me suis retrouvé nez à nez avec un tas de tracas du même acabit. La fessée, par exemple. Certains la préconisent cul nu, d'autres sur la joue. Paraît que ça compte énormément, les valeurs qu'on inculque à son enfant, paraît que c'est ça qui détermine qu'il choisira volley plutôt que foot. Je ne savais même pas du combien il chaussait en crampon. J'aurais dû penser à tout ça avant de décider d'avoir un gosse au pied levé.
Néanmoins, au bout de quelques semaines j'avais construit un véritable avenir pour deux personnes. Et même trois si on compte le gamin parce que c'est bien obligé.
Pour terminer, j'ai constitué un important stock de nourriture alimentaire, au cas où l'hiver serait rude à venir en automne. Enfin, j'ai congédié mon patron et me suis embauché en tant que chômeur à mon compte.
 
Puis je suis retourné prendre l'autoroute là où je l'avais laissée, sens Grenoble-Valence. Au guichet, j'ai dit un grand sourire à la femme de mon futur, et plus si affinités, et j'ai refait le coup de bifurquer sitôt le péage pour aller me parquer près des bureaux de la société qui emploie les gens pour les salarier. Je me suis dirigé vers le véhicule de ma mie, je l'avais repéré la fois d'avant parce que c'est plus facile comme ça. Et à l'aide d'un couteau, j'ai transpercé ses pneus pour en libérer l'air de leurs poumons, mais discrètement. Puis je suis retourné à ma planque, attendre l'heure de débauchage ou de débauche, c'est selon. La belle quitta son service comme prévu par le contrat de travail et se rendit à sa voiture qui était à plat en raison de mon couteau. Alors je feignis de passer par là, comme de par hasard. Je m'enquis auprès de ma caissière des soucis qu'elle semblait présenter d'un point de vue pneumatique et nous devisâmes quelque instant sur les méfaits du vandalisme et de si c'est pas malheureux tout ça. Et je lui proposai un covoiturage qu'elle accepta, tu m'étonnes.
Tandis que je respirais le même air qu'elle dans l'habitacle, elle respira le même air que le chloroforme dans le coton que je lui appliquai sur le visage. La conversation du trajet sens Valence-Grenoble se déroula en sens unique elle aussi, ma chloroformée étant peu encline à parler dans son sommeil.
 
Arrivés à mon chez-nous, je la transvasai dans la chambre que je lui avais aménagée pour l'occasion et l'attachai solidement à son lit afin qu'on ne me la vole pas.
Les jours qui suivirent sans se ressembler furent marqués du sceau de l'apprivoisement. Alors que j'apprenais les rudiments de la vie de couple semi libéré, ma caissière ne tarissait pas de langage fleuri à mon égard. Un vrai bouquet de mots d'amour très crus, et que je croyais donc. A mes "chérie !" elle répondait "salaud, pervers !", ce qui prouvait qu'elle commençait à bien me connaître.
Ses caresses étaient de la sauvagerie des femmes émues et sa façon d'embrasser en mettant les dents me confortait dans l'évidence de la bilatéralité de mes sentiments. Cette fougue là, elle la manifestait jusque dans son sommeil, qu'elle avait d'agité. Je lui avais donc prescrit dans sa nourriture des médicaments à dormir, qui semblaient faire son effet puisqu'elle occupait la majeure partie de ses journées à faire ses nuits. Je ne regrettais pas d'avoir doublé l'isolation phonique et insisté sur l'opacité des vitrages, ainsi elle ne souffrait pas du bruit de la rue ou de la luminosité d'un réverbère impétueux.
Les petits plats que je lui préparais avec l'amour d'un mari attentionné semblaient lui convenir puisque son ventre grossissait à vue. Elle était vraiment épanouie.
 
L'accouchement se déroula sans trop de problèmes, enfin surtout pour moi. J'avais vraiment une femme sage car elle a fait tout le travail toute seule. Elle avait sûrement eu un peu mal, mais c'est de bonne guerre, y'a des traditions qui se respectent. Moi je n'ai pas vu grand-chose à tout ce cinéma vu que je m'étais couché dans les pommes dès qu'elle avait exercé ses premières contractions.
Mon fils se portait bien, même s'il souffrait d'un léger défaut d'aspect : il avait un sexe de fille entre les jambes.
Sa mère s'en occupa comme de son propre enfant, et surtout comme elle put. Ça m'arrangeait bien, moi qui n'ai jamais eu la fibre maternelle. Les gestes et les mots amoureux qu'elle avait à mon égard ne ressemblaient pas du tout à ceux qu'elle dirigeait à notre fils. Je lui trouvais des airs de ma ressemblance. Cette façon d'avoir des cheveux sur la tête, le nombre exact de ses bras, c'était du moi tout craché dans la soupe.
 
La journée je ne rentrais dans leur chambre qu'aux moments des repas. Je n'avais jamais osé avouer à ma femme que je travaillais dans le chômage et comme je tenais à ce qu'ils aient de moi l'image d'un père absent, j'occupais fictivement mes journées. Nous étions une famille heureuse, ni plus ni moins.
 
Lorsque les flics débarquèrent, c'était un jour, ils m'apprirent que j'avais le droit de garder le silence ou de me taire.
Ils me prirent mon amoureuse mais c'est toujours le cas avec ces femmes trop belles pour s'attacher à un seul homme, aussi épris soit-il qui croyait prendre.
Mon avocat me fit savoir que ce n'était pas gagné-gagné pour la garde de l'enfant et on me condamna à avoir de la peine en prison.
Je n'avais pas l'impression d'être malade, pas plus que je n'avais obtenu la peine capitale, pourtant on m'envoya à la Santé à Paris.
 
J'ai passé des années dans une chambre pas très grande, avec des tas de types du genre pas causants, pas sympas. Et jamais ma caissière n'est venue me rendre visite. Sûrement que sa timidité lui est retombée sur le coin du nez parce que sinon y'a pas de raison.
J'ai fait connaissance avec un dealer. Il avait une grande blouse blanche et il était très gentil, il insistait toujours pour me faire prendre des cachetons, même si pourtant il n'y avait pas de musique techno. Il me disait que c'était bien pour ce que j'avais. Je sais pas de quoi il parlait que j'avais, mais c'est vrai que ça me faisait du bien, comme quand je fermais les yeux sur l'autoroute et que je voyais mon amoureuse dans les champs de coton, à siroter son jus de goyave à la papaye alors que le petit joueur de flûteau jouait un air connu, mais dont je ne me rappelle pas le titre, à l'harmonica. Ou au piano à bec, j'ai oublié aussi parce que des fois les pilules du dealer me faisaient comme des trous dans la tête et j'avais l'impression de me payer le rail de sécurité à grande vitesse.
On m'a aussi présenté à un "psy". Je vous ai dit, on rencontrait de drôles de types. Il venait de temps en temps et me parlait dans un langage que je ne comprenais pas toujours, surtout parce que je ne l'écoutais pas trop. Mais il avait l'air de vouloir m'expliquer comment on fait pour aimer correctement une caissière, tu parles, on voit qu'il ne connaissait pas la mienne. Un jour je lui ai d'ailleurs dit très poliment "Ecoutez, Monsieur le psychopathe, je ne vous apprends pas votre métier de malade mental alors ne m'apprenez pas mon métier d'amoureux !". Et toc.
 
 
Le propriétaire de mon appartement m'a mis dehors l'autre jour. Sûrement parce que je n'avais jamais payé de loyer. De toutes façons je ne m'entendais pas trop avec mes colocataires, et puis on était à l'étroit dans cette chambre. Des fois on avait l'impression d'être séquestrés, je ne le souhaite vraiment à personne.
Avant de sortir, le dealer m'a refourgué sa came mais comme je n'avais pas faim j'ai tout jeté.
 
Et là, me voilà tout seul dans Paris.
 
Me voilà dans cette grande ville sans aucun péage. Me voilà dans cette grande ville au nom si peu chantant. Me voilà dans cette grande ville, mais je ne la vois toujours pas.
Où es-tu, mon amoureuse ? Dans quel sens ?
J'ai l'intime certitude que la femme de ma vie est ici, mais je ne trouve pas la pièce à conviction. Et mon enfant, il doit avoir quel âge maintenant ? J'espère qu'il ramène des bonnes notes et qu'il ne donne pas trop de souci à sa mère, les garçons c'est toujours un peu plus turbulent.
 
A Paris, tout est différent mais en pire. Ils font la locomotion en métro, faut pas compter sur les péages pour tomber amoureux de la vie. Les caissières, c'est des machines automatiques qui distribuent des tickets, ça n'a aucun intérêt.
 
La conductrice de la rame d'environ 7h14 sur la ligne 6 (sens Etoile-Nation) vient d'arrêter son métro pile sur mon quai. J'ai juste eu le temps d'apercevoir son sourire, c'est celui d'une femme de ma vie.
 
Je me demande à quelle heure elle finit, ce soir.
 


LES GRIFFES DU DIABLE

 
Enfin son anniversaire ! Le seizième. Il était du vingt-trois, mais on le fêtait tous les ans le
vingt-cinq août, jour de la Saint Louis. Sa fête était trop rapprochée pour qu’on laissât passer
l’occasion de faire un doublé. Un trait de famille ! Comme chaque membre du clan en cette
occasion, c’est lui qui composa le menu. Tout un art chez ces aristos qui descendaient des
Goths et qui faisaient passer la gueule avant tout le reste. Le Christ et les saints compris ! Leur
devise : « Noli irritare leonem » (« Fais pas chier Léon »). On déjeunait à cette occasion dans
le service XVIIIe de la Compagnie des Indes à leurs armes où cette fière devise apparaissait
sous des lions affrontés.
Comme dab, Louise la cuisinière avait tout réussi ; son savoir-faire n’ayant d’égal que son
atavisme du devoir. Pour les vins, on ne servirait que du soixante-dix, l’année de naissance du
fox-hound préféré de la maison : Scipion. Le bougre était né sous une bonne étoile, le
millésime était grandiose.
- Entrée : Soufflé aux écrevisses, Château La Louvière, Grave blanc.
- Premier plat : lamproie à la bordelaise, terroir oblige. Vin : Ducru-Belle-Pierre, Saint
Julien Médoc.
- Suivi d’un filet de vache bazadaise, nappé d’un beurre anchoyé garni de frites cuites à
la graisse d’oie ; le pape Clément V natif du coin en raffolait le dimanche. Vin :
Chasse spleen, Grave rouge.
- Du roquefort pour bouracher le Sauternes : Château Guiraud.
- Comme issue incontournable, la marquise au chocolat d’Elise, la précédente cuisinière
qui tenait le piano du temps de l’oncle Charles, le célibataire qui nous avait laissé le
château. Pour payer les droits de succession, on avait vendu la moitié des pins mais
pas les casseroles en cuivre d’Elise, girandoles nuptiales. Vin : Veuve-Clicquot.
On sortit de table à cinq heures : le Grand OEuvre de Louis pouvait commencer. Car l’âge
requis pour l’accomplir, était seize ans révolus. Combien de fois n’avait-il pas imaginé cette
épreuve qui s’inscrivait en lui comme une exigence primordiale ? Selon son humeur du jour,
le synopsis se terminait par un formidable fou rire qui nous tenait dix minutes, ou sur un
torrent de larmes qui nappait la fraîcheur de ses traits.
Tous les ans à la Saint Louis, les Pères Blancs qui gouvernaient l’Oratoire de Bellechasse,
organisaient la fête votive de ce village médiéval. Parmi une dizaine d’autres attractions dont
un mas de cocagne et un circuit d’auto-tamponneuses, des gitans tenaient « Le Bariletto »,
« Tonnelet » en français, rapporté de Byzance via la Sicile au XVIIe siècle par un des leurs.
Cette chasse qui mesurait cinq pieds de long et trois de haut était dressée sur une estrade et
dominait toute la fête. Un axe relié à une roue crantée la parcourait ; celle-ci étant actionnée
par une manivelle qu’à tour de rôle les gitans tournaient. Pénible pour tout autre mais facile
pour eux. Etant de l’attraction terrestre, ils ne s’arrêtaient que pour mourir ou naître !
Quand vous connaîtrez les détails de l’opération initiée, vous vous demanderez certainement
comment les Pères blancs de l’Oratoire toléraient depuis des années le déroulement de cette
épreuve sur le territoire paroissiale, au vu et au su de toute la population rurale. Principe
d’initiation ? Sans doute. L’affaire n’était pas sans dégager des relents d’inquisition.
Mais que racontait-elle ? Louis le savait par coeur.
Une dizaine de garçons qui avaient eu seize ans dans l’année concourraient avec lui.
Pour entrer dans le tonnelet, il fallait d’abord gagner la première épreuve, celle du tir.
A cinquante mètres avec une carabine et sans lunettes,
on devait toucher le centre de six centimètres de diamètre d’une cible en forme de coeur.
Pas de place pour les bigleux ! Ils pouvaient rester à se palucher près du radiateur !
Louis savait qu’il gagnerait. Depuis des années, il tirait à la 22 de sa fenêtre les lapins dans les
douves et manquait rarement !
Dix balles chacun, le premier qui touchait le centre avait gagné ; aussi fallait-il que le sort
présidât à l’ordre des tireurs. Courte paille : Un coup de dard jamais n’abolira le hasard !
Troisième tireur sur douze ; ça s’annonce bien pour Louis ! Exit les deux premiers. C’est à
lui ! La septième balle tue : Plein coeur !
Seul désormais en lice pour la seconde épreuve et ensuite pour la troisième, s’il gagne celleci
mais ça va être coton ! Enfin façon de parler, car il eut mieux fait de revêtir une des cottes
de maille qui rouillait dans la galerie des ancêtres plutôt que de rester en slip quasiment à poil
pour tourner dans le cloaque.
Vous pouvez subodorer qu’il n’allait pas s’y retrouver tout seul. Je vous le donne en mille à
quitte ou double si à ce stade de l’histoire, vous découvrez qui sera son challenger :
- Je donne ma langue au chat !
– Bravo Monsieur l’Abbé !
Car sans blague, c’est avec un greffier bien vivant qu’il va devoir virer dans la baratte de
foire. On s’arrête là ? Pouce, je ne joue plus ! Pour gagner le droit d’accéder à l’ultime
épreuve, il faut qu’à main nue, je trucide un chat. C’est bien ça ? Vous y êtes et ne pouvez
plus vous dégonfler. Vicieux et jésuite comme procédé, n’est-il pas vrai ?
Louis connaissait la règle du jeu. Si après quinze minutes de gravitation, il n’avait pas occis
ce gros chat noir non castré qui pour l’instant le matait de sa cage en fer d’un air furieux, il
perdait le droit d’accéder au nirvana désiré depuis tant d’années. Mais il l’aurait ! Foi de
Goth ! D’ailleurs, il s’entraînait depuis des mois dans le cul de basse fosse obscur qui servait
autrefois de prison lorsque ses ancêtres possédaient le droit de haute et basse justice sur la
population. Il avait désormais à son actif une bonne dizaine de ces quadrupèdes griffus qui
descendaient du tigre et que les musiciens d’Alexandre avaient ramené d’Egypte dans leurs
bagages pour aider les chrétiens à vaincre la peste ; car ils bouffaient les rats vecteurs du
fléau, ces animaux maudits. Plus efficaces que l’exorciste ? On ne leur pardonnera pas !
Par une trappe, il se glisse dans l’habitacle ; le plus vieux des gitans balance le chat. A vous
deux maintenant ! Et que çà vire ! Embarquement pour l’Enfer. Inutile d’appeler Dante à la
rescousse ; il n’a pas eu besoin d’y passer, lui, avant de se taper Béatrice !
Personne n’a pu entendre la version de Louis, mais de ma vie je n’oublierai les cris mêlés aux
hurlements qui sortaient du tuner. Même les Stones au meilleur de leur forme, ne purent
produire un son pareil. Comment l’exprimer ?
Tu es d’abord fendu de haut en bas puis soulevé de terre comme un ballon de foot qui aurait
eu comme but le cratère de l’Etna pour y être pulvérisé et retomber en cendres. Timothy Larry
avec son L.S.D : de la petite bière ! En plus, la foule assemblée hurlait des rires mêlés
d’effroi ; je peux vous dire que les girls screaming qui firent la gloire des Beatles, ne se
seraient pas ici, précipitées sur la scène leur culotte entre les dents. Dès les premières notes du
concert, elles les avaient d’ailleurs jetées pour aller pisser dans les orties à cent mètres ! En
retrait, les Pères Blancs dansaient la gigue. Ca tenait plus du sabbat que d’une Tea-party !
 
Quinze minutes de tour de manège ; et le spoutnik revint sur terre. Silence de plomb. Résultat
de la course ? Je peux témoigner que ce n’est pas Gagarine qui sortit le premier; c’est le chat !
Brandi à bout de bras par l’Ami Louis ; comme un pavillon noir en berne : cassé !
Applaudissements, délires, évanouissements, crises de nerfs. Mais le gamin dans quel état
allions-nous le retrouver car le monstre avait dû lutter avant d’y laisser sa peau. Ca tient à la
vie ces pourritures nobles !
C’est son visage que l’on découvrit d’abord : Un fraisier chantilly. Excellent comme dessert ;
mais quand tu l’as maté tu préfères nettement le travail de Francis Bacon à l’art du Père
Bocuse. Ils ne jouent pas dans la même cours. Y’ a pas photo !
Il mit un temps fou à s’extraire complètement mais l’attente valait son pesant d’hémoglobine.
Je crus d’abord découvrir un effet spécial inventé par Polanski pour le bal des Vampires ou
Rosemary’s Baby que la censure par inadvertance aurait laissé passer. Trente ans de répits
avant de s’en apercevoir et de le soumettre à la question avant de le foutre en tôle ! Deux
oratoriens sensiblement homos se roulèrent une pelle en croyant voir le Saint-Sébastien qu’ils
vénéraient dans leurs ébats. Je bondis sur l’estrade et telle Véronique, le nappait d’un suaire.
Au moins, je possèderais un prilling de son A.D.N. Bel hommage pour une passion !
Incestueuse ? Trop banal !
Et maintenant mes agneaux, qu’allait-on faire de notre coco bel oeil ? Car on n’était pas venu
ici uniquement pour voir un type se faire labourer les côtes et le reste par un suppôt de Satan !
D’ailleurs lui-même, se serait-il déplacé avec toute sa smala pour danser le branle dans un
tonneau avec un sac à puces ? Impensable, mais quelle action se déroulait au troisième acte
afin qu’en terre occitane soit donné un drame à la hauteur de Shakespeare ou d’Eschyle ? Du
calme, vous ne perdez rien pour attendre. Qu’on envoie d’abord les esquimaux, la barbe à
papa et les oreilles de rats (beignets locaux qui ressemblent aux pets de nonnes). En attendant,
le héros du jour se fume un pétard à base de cardamone, de gentiane et de safran du cashmere.
Rien de tel pour redescendre sur terre !
Le champ de course s’agite car les paris sont ouverts : brune ou blonde, sa prochaine
camarade de jeu ? En principe, on ne le sait qu’après la prestation car elle apparaîtra voilée ;
quasiment sous burka. C’est le vêtement traditionnel de la tribu circassienne où depuis des
lustres les gitans de Galata recrutent leurs étoiles. Mehmed II le Conquérant de Byzance en
commanda deux douzaines à ses janissaires caucasiens et en fit les perles de son harem. Nous,
ici tous les ans, on a droit à un nouveau modèle. Une chose est sûre : elle aura eu seize piges
dans l’année et sera vierge quelque part. Depuis qu’Apollinaire a compté neuf trous, on ne
précise pas le lieu du verrou. Mais nos gitans peuvent-ils tricher ? Je ne suis pas inquiète ; si
j’ai bien une certitude à leur endroit, c’est qu’ils placent leur honneur d’hommes dans le jeu
ou l’amour. Chez eux, on ne s’adresse à Dieu que pour le pardon !
Un groupe de sonneur de trompe s’est placé devant l’estrade. Ce sont les membres du Rallye
Pique Avant Morillon dont notre père est Maître d’équipage. Pendant toute la séance, ils
sonneront pour donner de l’entrain, s’il en était besoin, aux deux jeunes qui s’ébattent dans le
tonnelet. Ils commenceront par La Vue, suivi du Bien aller, en passant par la Calèche des
Dames et en terminant par l’Hallali debout ou à l’eau. Dans le cas qui nous intéresse,
l’estocade sera portée, masquée au plus profond du hallier. Mais patience !
 
En alternance avec les fils de Saint-Hubert, un orchestre folklorique descendu de Saintonge
dansera une Circassienne, danse rapportée de Russie par les soldats de Napoléon qui
l’apprirent à Moscou, avant de repasser la Bérézina : Refrain :
T’es saoul bonhomme, t’as bu
T’as bu bonhomme t’es saoul !
Comme vous pouvez le constater, les paroles ne sont pas de Chateaubriand mais lui n’a vu la
capitale russe que dans ses rêves d’outre-tombe !
Ils sont arrivés se tenant par la main. Tonnerre d’applaudissements pour ces amants d’un jour.
Lui, dans son suaire blanc griffé de sang. Elle, dans sa Burka noire, éclairée uniquement au
niveau du visage, du bleu de ses yeux.
Ils sont de la même taille et comme on peut le deviner, de la même couleur de peau. Les
Circassiens du Nord descendant des Titans qui sont en réalité les Vikings. En tout autre lieu,
le voile apparaîtrait comme un accoutrement ; je le découvre ici comme l’extrême raffinement
d’un érotisme patent. A notre époque où l’on voit tout, l’incongruité de cette tenue mauresque
rejoint une esthétique du mystère qui seule perdurera.
Elle gravira la première la petite échelle qui conduit à la chambre d’amour ; lui, se retournera
pour saluer la foule qui applaudira à tout rompre avant de disparaître à son tour par la trappe.
Mais auparavant, ils auront avalé cul-sec le philtre d’amour qui leur a été préparé par une
pythie au dentier déboisé que j’ai dû soudoyer pour avoir la recette ; je vous la refile
(confidentiel) :
Végétal : Décoction d’aristoloche, de fenouil marin, d’asphodèle, de molène et d’onagre.
Animal : Emulsion azotée d’ailes de cantharide, de pattes de hanneton catalan (clepsydre), de
bourses d’un lémurien malgache. (Façon El Bulli)
Le tout saupoudré de corne de rhinocéros (blanc) râpée.
Je subodore que c’est la même potion qui a valu à notre ancêtre le Divin Marquis d’être brûlé
en effigie dans cette bonne ville de Marseille. Allez l’O.M. ! C’est de bon augure mais j’ai
peur qu’ils choppent le cul-noir (maladie subtropicale).
A ce stade de mon récit, je suis obligée de faire un flash-back pour expliquer les motivations
particulières de Louis qui le poussaient depuis tant d’années, à accomplir l’exploit de s’unir
dans une barrique sur un camp de foire à une circassienne inconnue.
Nous possédions dans la bibliothèque du château un codex de Léonard de Vinci dont
l’existence n’était révélée qu’aux mâles de la famille. Non que les filles ne sachent pas lire ou
ne soient pas aptes à déchiffrer la physique baroque de Léonard, mais cette famille avait en
commun avec le génie florentin une parfaite certitude quant à l’infériorité ontologique des
femmes. D’ailleurs bien qu’elles héritassent depuis les lois de la République, confirmées par
Napoléon, elles n’étaient jamais citées par un homme dans son testament. Or, Louis dans sa
découverte des quarante-huit feuillets du codex (depuis cédé à vil prix à Bill de Grille) s’était
surtout appesanti sur celui où apparaissait un curieux tonneau, situé entre le Double pont et
l’Ecluse. Il avait mis des années à comprendre ce que Vinci tentait de découvrir dans la
rotation accélérée de cet engin, à savoir sa propre absence de gravité, en provoquant un
mouvement contraire à celui de la terre. En réalité, ils cherchaient tous deux l’antimatière
dans ce cyclotron d’avant l’heure. Ne lui avais-je pas suggéré un soir alors qu’il m’affirmait
que la pénétration menait au vide, que le vide absolu était un état d’équilibre entre la matière à
densité positive et antimatière à densité négative ; et que faire l’amour dans cette sacrée
machine, le conduirait à atteindre ce nirvana insensé ?
La machine tourna vingt minutes devant une foule recueillie et silencieuse. Les femmes
disaient leur chapelet. Puis un Père Blanc entonna le Veni Creator que le peuple reprit à plein
poumons. La bulle s’arrêta. L’exorciste dominicain de service fit trois fois le tour du cercueil
en l’aspergeant d’eau bénite. Attendait-on Jésus ou Marie-Madeleine ? Noli me tangere !
Personne ne sortit ! Alors le vieux Manuel, patron des gitans, ouvrit la trappe ; il n’eut pas
besoin de la torche qu’il tenait à la main pour les voir car sourdait de leur corps, une lumière
blanche et noire :
Dans les bras l’un de l’autre, une fleur acanthe l’échine à l’aplomb de leur coeur : Elle a six
pétales en forme de griffes comme seul le diable en cloue aux amants qu’il envie !
On ne put les découpler et immortels ils s’ébattent dans le petit cimetière à la pourpre abolie.
La Fête votive a été déplacée de la Saint Louis à la Saint Luc. Quand passent les palombes !
 


 
 
 
CARROUSEL
Ou le temps s’étreint
 
 
            … et je me retrouvai dans le hall de la gare. Je jetai un coup d’œil à l’horloge, qui -  je m’y attendais un peu - n’avait pas d’aiguilles et ne marquait pas l’heure. Sur le panneau de départ, les lettres et les chiffres tournaient follement dans un cliquetis de hannetons, s’assemblaient en destinations inconnues ou formaient des phrases sans queue ni tête, parmi lesquelles je reconnus cependant « c’est parti mon kiki » et même « à vos marques ». La scène manquait de tenue : j’avais rendu l’âme ; il m’eût donc semblé juste qu’on trouvât cela grave.
 
L’aventure s’annonçait vraiment curieuse. J’avais reçu une pochette-surprise, pareille à celles que je réclamais, enfant, lorsque ma mère faisait ses emplettes chez le petit épicier du quartier. J’allais trouver (avais-je pensé, à la remise de mon lot) les friandises éternelles, les clés de l’univers ou, pour le moins, le sens de ma vie. Au lieu de quoi, j’avais retiré du cône, en plus de mon billet, un kaléidoscope en plastique, trois fils de scoubidou, un dé à six faces et l’un de ces tubes emplis de liquide savonneux qui servent à créer des bulles. Qu’avais-je affaire des babioles dont j’avais hérité ? Je considérai autour de moi les autres voyageurs. Ils paraissaient contents de leur sort et la salle bourdonnait aussi gaiement qu’une ruche. J’eus un instant l’idée de m’éclipser discrètement, en profitant de la cohue, ou encore de prétendre avoir perdu mon titre de transport. Mais c’était stupide, à bien y réfléchir.
 
Un enfant, dont je n’aurais su dire s’il était fille ou garçon, tournait dans la salle d’attente, en tirant une carriole dans laquelle se lovait un gros chat. L’enfant chantait en promenant l’animal, tel un bébé que l’on veut endormir : « Trois p’tits chats, trois p’tits chats, trois p’tits chats, chats, chats, chapeau d’paille… » Il fit un autre tour, indifférent aux gens qui devaient s’écarter sur son passage, et s’arrêta devant moi. « Tu pars », me dit-il, non sous la forme d’une question, mais à l’impératif. Un haut-parleur annonça d’ailleurs que le train entrait en gare, qu’il fallait se diriger vers le quai sans oublier de composter son billet. On nous demandait aussi de nous mettre en file. Je me glissai en milieu de peloton, entre une dame bien mise et un adolescent qui mâchait un chewing-gum, un baladeur sur les oreilles. Le petit être continuait son manège, fredonnant la chanson qui n’a pas de fin et berçant le gros chat somnolent. Il s’approcha à nouveau de moi : « Je vais te dire une charade. Qu’est-ce qui le matin marche à quatre pattes, le midi à deux, le soir à trois ? » Je m’apprêtais à lui répondre quand je lus sur son visage ambigu tant de plaisir anticipé que je fis semblant de chercher. « Tu donnes ta langue à mon chat ? » Le chat en question s’éveilla, s’étira en creusant ses reins, puis me sourit aimablement. La dame devant moi se retourna, nous toisa, l’enfant, le chat et moi, avec l’air pincé de qui est témoin d’une incivilité. Je me crus obligé d’expliquer que ce gamin n’était pas le mien, mais, alors qu’il avait pris ma main et qu’il s’y pendait en piaillant : « Ta langue au chat ! Ta langue au chat ! », elle se détourna, en feignant de ne pas m’avoir entendu. « Oui, oui, ma langue au chat ! », m’empressai-je pour en finir avec cette scène. « Donne-la pour de vrai », répliqua le petit androgyne. Il montra du doigt la pochette que je tenais à la main et qui était mon unique bagage.
 
La colonne s’ébranla. Je devinai que mon poseur d’énigmes resterait dans le hall. Je lui tendis mon cône en carton, en en soulevant le couvercle pour qu’il puisse y trouver son bonheur. Il se dressa sur la pointe des pieds, tout en tenant ses mains croisées derrière le dos. Il ne se décidait pas à y toucher et je perdais patience. Il se recula : « Toi, choisis ! » Au hasard, je retirai de la pochette les trois fils de scoubidou : un bleu, un rose, un noir. Il s’en empara avidement, les lança au félin débonnaire qui se mit aussitôt à les tricoter en bougeant ses pattes à toute allure. Je n’eus pas le temps de m’étonner ni d’obtenir une réponse pour prix de la langue donnée. De toute façon, je la connaissais. L’enfant me fit un adieu de la main puis, au moment où j’allais disparaître dans la foule des morts en partance, brandit le scoubidou que le chat filandier avait fini de tresser : « Je t’attends ! »
Je patientai sur le quai, semblable à tous les quais de gare les jours de grande transhumance : vibrionnant et nerveux. Quelqu’un me tapa sur l’épaule. « En voiture, je vous prie. » C’était une créature ravissante, d’un sexe à nouveau très indéterminé. Bien sûr, réalisai-je tout à coup, tous ceux-là, qui ne sont pas morts, sont des anges ! Je les espérais plus séraphiques, avec éventuellement des élytres, six élytres même, animateurs d’astres, planant sur les ailes du vent, constituant l’armée divine. J’observai son dos à la dérobée : il était aussi plat qu’une couverture de bible. Il-ou-Elle m’invita à grimper dans le wagon juste en face de moi, puis sauta sur le marchepied. Au coup de sifflet, Il-ou-Elle ferma la portière et vint me retrouver dans la cabine aux sièges recouverts de skaï, tandis que le convoi démarrait dans un grincement de vieux tortillard. Nous étions seuls, mon ange et moi ; je me sentis soudain déprimé, c’est-à-dire un peu mort pour la première fois depuis mon décès. Mon accompagnateur ne répondait à aucune de mes questions : où allions-nous, pourquoi étais-je seul dans mon wagon, allais-je souffrir, et autres demandes tout à fait légitimes. Il-ou-Elle s’en excusait par un de ces sourires de Joconde qui sont si horripilants. D’ordinaire, l’ange annonce, il porte une bonne nouvelle. Le mien était muet comme une carpe -  ou comme une tombe.
 
J’envisageai de lui donner une des babioles de ma pochette-surprise pour briser la glace. Après tout, peut-être devait-on proposer un cadeau à chaque ange qu’on allait croiser. J’avais déjà donné ma langue au chat et mon billet au contrôleur. Les jouets que j’avais reçus pour viatique étaient peut-être à distribuer aux autochtones. Je n’avais jamais entendu dire que les anges aimaient les joujoux en plastique, mais après tout, je n’avais pas beaucoup d’informations concernant la mort en général ni les anges en particulier. Il-ou-Elle refusa tous mes présents, sans se départir de son satané sourire. Bon, me dis-je, les anges sont incorruptibles. Qu’il-ou-Elle m’apprenne au moins si c’était encore loin. « Pas loin, répondit-Il-ou-Elle, lointain. » Mon mentor se fichait de moi. Je résolus de l’ignorer et me concentrai sur le paysage qui défilait à la fenêtre. Mais je ne voyais qu’une étendue toujours identique, et le roulis finit par m’endormir. Quand je m’éveillai, on était à l’arrêt et mon guide s’était évanoui. Voilà, songeai-je, nous sommes déjà arrivés. Que suis-je censé faire ? La porte était ouverte, je descendis.
            J’étais sur une longue plage de sable. La mer se déroulait devant moi, pareille à un drap lourd. Finalement, j’avais eu tort de m’inquiéter : le voyage s’était avéré tout à fait confortable, rapide, indolore ; le lieu de mon dernier séjour s’avérait splendide. J’avais mérité le Paradis. Je cherchais mon ange pour en avoir tout de même la confirmation. Mais j’étais seul et le convoi avait disparu. Je défis mes chaussures ; la chaleur du sable m’enveloppa, bien que le soleil fût à peine levé. J’allais, sans laisser de traces, comme font les fantômes légers. Pas un nuage, pas un bruit. C’était l’aube du monde. Je me déshabillai entièrement et plongeai dans l’eau. Tout fut oublié. Ma mort, mes questions, l’étrange voyage. Je n’étais plus que sensations, dans l’extase d’un corps qui s’accorde à son âme. Je crois que je me serais laissé engloutir, si des cris joyeux ne m’avaient pas arraché à l’étreinte de la mer.
 
C’était de très jeunes gens, nus et beaux ; leurs torses étincelants me firent honte du mien. Je n’étais donc pas au Paradis puisque j’éprouvais de nouveau mon insuffisance. Ils avaient dérobé mes vêtements et je n’osai tout d’abord sortir de l’eau. Mais ils m’appelaient ; je ne pouvais résister à leur appel. Dès que je fus sur la grève, ils m’entourèrent, me caressèrent, se livrèrent avec moi à des jeux innocents. Ils m’initièrent à leur vie de petits animaux sans lois et je désirai être à jamais un petit animal sans lois. Cependant, alors que j’allais le devenir tout de bon, j’entendis le train siffler, me rappeler à l’ordre. J’étais tenu de retrouver mon wagon, ce n’était qu’une station, le voyage continuait. Cette découverte m’anéantit. Et si l’on m’avait fait goûter le Paradis pour me donner à sentir, en comparaison, les tourments de l’Enfer ? Si mon voyage était à l’envers ? Bien que j’aspirasse de toutes mes forces à rester pour toujours dans cet Éden, une force plus grande m’intimait de reprendre mes habits pour rejoindre ma voiture. Mes amis d’une aube ne firent rien pour me retenir. Ils étaient libres et absolus, sans mémoire ni projets. Je compris que je ne serais jamais des leurs.
 
Je finissais de me rhabiller quand l’un d’eux me désigna la pochette-surprise que j’avais gardée avec moi. « Je leur dois un cadeau », m’avisai-je. Je réfléchis au joujou le plus adapté. Ils apprécièrent mon choix : ils se couchèrent dans le sable et lancèrent les bulles dans le bleu du ciel puis se mirent à quatre pattes pour les pourchasser, à la manière de jeunes chiots avec une balle rebondissante. Je fermai les yeux pour résister à l’envie de les imiter et fus immédiatement dans mon wagon, auprès d’Il-ou-Elle qui souriait toujours. « Qu’avez-vous appris ? », susurra la créature en daignant enfin s’adresser à moi. Je lui fis répéter sa question. « Sur la plage, quelle est la leçon ? » J’étais interloqué : étais-je engagé dans un jeu de piste ou un rallye, au bout duquel on gagne, non le jambon entier, mais l’éternité ? Je détestais les circuits culturels en tour organisé, et l’ange m’énervait beaucoup avec son rictus androgyne et ses questions spirituelles. Et, parce que j’avais été pratiquement forcé de quitter cette plage, parce que j’avais déjà la nostalgie de mes compagnons de jeux et le regret aigu de leurs caresses, je lâchai avec humeur, en l’absence de toute réflexion : « Ce qu’il faut retenir, c’est la bulle : coincer la bulle ». Il-ou-Elle eut un vrai sourire. « Excellent ! », jugea-t-Il-ou-Elle avec un tel élan que je ne doutai pas qu’il fût sincère. Du coup, je me mis à méditer ma réponse, à ce qu’elle pouvait contenir de vérité, et m’endormis à nouveau.
 
            « Décidez-vous ! » La voix me réveilla. Il était midi. J’étais dans une clairière d’herbes vertes parsemées de coquelicots. Six chemins rayonnaient du centre, en étoile. J’étais exactement au milieu de cette clairière, le premier d’une file d’hommes et de femmes que je supposai être aussi morts que moi. J’en reconnaissais certains : je les avais vus dans le hall de la gare. La voix répéta, plus agacée : « Décidez-vous ! » Un homme élégamment habillé, chaussures vernies, était assis à un petit secrétaire en bois de rose. Il était entouré de deux femmes : une belle, une laide. C’était manifestement le passeur, bien qu’il n’y eût rien à passer, ni rivière ni faille. Lui seul pouvait actionner un petit portail qui menait à un pont de bois. Je ne saurais expliquer comment je pouvais être à la fois au centre de la clairière et près d’un petit pont à franchir qui ne menait nulle part. Mais c’est un fait, j’étais exactement là, et l’homme aux chaussures brillantes m’ordonnait de me décider. J’étais assez paniqué, car la foule, derrière moi, grondait. On voyait bien que c’est moi qui retardais, comme dans ces péages d’autoroute, un jour de grand départ, quand le ticket ne sort pas, vous obligeant à vous extraire du véhicule sous les regards exaspérés de vos congénères. Je voulais bien me décider ; mais à quoi ?
 
Le gardien des carrefours se mit à gesticuler, mimant une scène qui m’eût permis de deviner ce qu’on attendait de moi. Il moulinait l’air le poing fermé, puis arrêtait son bras quand il était au ras du bureau et ouvrait ensuite brusquement le poing. Compris ! Bien sûr ! Payer ! Je me concentrai de toutes mes forces, et, parce qu’il ne me restait plus, dans mon fichu cône, que le kaléidoscope et le dé, je n’eus pas beaucoup à hésiter : j’avais à sortir le dé pour mon péage. En le lui tendant, je ressentis un soulagement aussi intense que l’automobiliste qui a récupéré son ticket et va enfin pouvoir démarrer son véhicule sous les klaxons comminatoires. Mais voilà que mon passeur ne me laissait pas passer, recommençait ses moulinets en me faisant de gros yeux. Où avais-je la tête ! Je lançai le dé qui roula sur le bureau et je lus : cinq. J’attendis, plein d’espoir. La colonne humaine derrière moi s’agitait, sa rumeur enflait. Je me retournai. Je croisai à nouveau - me sembla-t-il  - les yeux désapprobateurs de la vieille dame de la salle de départ, celle qui pinçait les lèvres ; je fus mortifié. L’homme aux chaussures resplendissantes me siffla : « Vous avez le cinq, allez-y !» Voilà, j’y allai.
 
J’avais fini par saisir que je devais élire un chemin vers lequel me diriger. Qu’une fois choisi le chemin, on me laisserait partir tranquillement et qu’on s’occuperait du mort suivant. Je franchis le pont en priant Dieu que les routes fussent numérotées. Pas du tout. Sur la passerelle, pas de pancartes, pas d’inscription, rien. J’avais tiré le cinq, mais l’épreuve n’était pas terminée. Des centaines de paires d’yeux étaient pointées sur moi, nigaud au milieu du gué. Que choisir ? Il était midi : pas une ombre, pas un signe. « Si j’allais dans le sens des aiguilles d’une montre ? », me proposai-je. « Je compte à partir de la droite jusqu’à cinq. Ou de la gauche. » La foule hurlait. Mais ma mort était en jeu et je n’allais pas faire n’importe quoi, simplement pour éviter un lynchage collectif. Il est vrai qu’étant déjà mort je ne risquais que de mourir un peu plus, bien qu’ignorant s’il était concevable de mourir un peu, beaucoup, passionnément. Je tâchai d’oublier la foule impatiente et me concentrai sur mon choix. « À gauche », me souffla la jeune femme blonde au côté du passeur. Elle était vêtue d’une robe bleue que recouvrait une cape, bleue aussi, à bord rouge ; j’étais bien tenté de lui obéir. Qui sait ? elle prendrait peut-être la même route que moi. « À droite ! », commanda l’autre femme, au long nez sévère. Et tous les autres derrière moi : « Mais va donc ! » Il me parut que c’était la plus vieille qui avait raison, encore qu’il m’eût été impossible d’exprimer cette raison. D’ailleurs, le passeur la lorgnait amoureusement, sans une œillade pour la belle blonde - ce qui était tout à fait saugrenu. Je sortis du pont et me dirigeai droit devant. Je perçus dans mon dos le grand soupir des morts, et, juste après, le sifflet du train. Je fus instantanément dans mon wagon.
 
« Alors ? », demanda-t-Il-ou-Elle. Nul besoin qu’il me précisât sa pensée. « Un coup de dé jamais n’abolira le destin ? », hasardai-je. Le sourire de l’ange me flatta d’abord, puis je trouvai toute l’affaire stupide. Je fus tout près de balancer ma pochette par la fenêtre et de tirer sur la manette d’arrêt d’urgence. Je dis à mon ange que je n’étais pas mort pour m’entendre réciter une philosophie de bazar et semer des trucs en plastiques au fil de stations métaphysiques. Je connaissais l’histoire du gars devant le sphinx, les trois âges de la vie et tout le toutim (le reste n’étant d’ailleurs que littérature) ; ça suffisait, à présent ! Qu’on me fasse passer à la vitesse supérieure. Cependant, justement, le convoi prit de la vitesse. Le vertige me saisit.
 
            Je me tenais sur un pic. Je ne me rappelai pas avoir gravi la montagne, mon ascension ne m’avait laissé aucune fatigue. De mon piédestal, je pouvais toucher les étoiles et j’enfermais dans mon regard l’orbe terrestre. Un soleil rasant éclairait paresseusement le fond de la vallée. J’apercevais, au loin, la ligne de la mer et, tout en bas, dans la vallée, la clairière aux six routes. Je distinguais même le train, tout petit, pareil à ces jeux d’enfants qui font une boucle perpétuelle en passant sous des ponts inutiles, devant des gares dépeuplées. Mais, sur l’autre versant, l’ombre cachait déjà tout ; je devinais seulement d’autres sommets, des précipices, des rochers aigus. Qu’allait-il m’arriver maintenant ? À tous les coups, j’aurais droit à un type à trois pattes : suite et fin de la leçon. Autrement dit, j’allais mourir définitivement après avoir refait, par monts et par vaux, tout mon chemin d’homme : à l’aube, le rivage insoucieux de l’enfance, l’heure des choix au midi de la vie dans la vaste clairière aux six routes ; et maintenant, cette vallée nocturne qu’il me fallait rejoindre et qui figurait l’irrémédiable vieillesse. J’attendais donc, résigné, qu’il se passât quelque chose de définitif. Mais il ne se passait rien, que le temps.
J’en vins à remarquer, à quelque pas de moi, un arbre, seul élément vivant sur le pic où je me trouvais. L’attente se prolongeant, je me dis que je pourrais aussi bien m’installer confortablement sous son couvert, afin d’admirer le coucher du soleil en attendant mon visiteur. Pour patienter, je retirai de ma pochette-surprise le dernier joujou. C’était le kaléidoscope. Je me demandais en quoi il fournirait l’ultime leçon. J’en connaissais le principe : des petits éléments en nombre fini, dans un espace fini, autorisaient, par leurs déplacements aléatoires, un nombre indéfini de combinaisons. Raisonnons, m’enjoignis-je, n’ayant rien de mieux à faire pour tuer le temps qui me restait à mourir. Mais, à contempler le tube cartonné, l’envie me prit de l’essayer. Je ne l’eus pas plus tôt porté à mon œil que tout s’ébranla autour de moi. La montagne parut gémir, le ciel s’inclina, se déchira et se recomposa, les roches éclatèrent et s’amoncelèrent en montagnes nouvelles, la vallée se désintégra et, au loin, la plage se souleva tandis que la clairière se creusa en cratère. « Interdiction de stationner.» Tout s’arrêta net. Le kaléidoscope m’était tombé des mains.
 
Surgi de nulle part, un vieillard était là, en uniforme. Je me levai d’un bond ; c’est tout juste si je ne me tins pas au garde-à-vous. Il fit le tour de l’arbre, et on eût dit qu’il vérifiait que je n’avais pas fait de sottises - par exemple, laisser des papiers gras après le pique-nique ou graver un cœur dans le tronc avec un couteau de randonnée. Il s’appuyait sur un bâton et je compris qu’il était malvoyant. Je tenais mon bonhomme à trois pattes ! Il n’avait pas l’air commode. Je m’excusai, expliquant que je me reposais avant de reprendre mon chemin. « Interdiction de stationner », répéta-t-il d’une voix sans timbre, en me désignant le versant plongé dans le noir, par où je devais m’éloigner. Si c’était bien là le dernier ange à rencontrer, cet ange était buté. Pas question de quitter cet endroit ; en tout cas, pour l’heure et sans guide, je ne pouvais pas descendre ; je ne regagnerai pas mon wagon cette nuit, pas par ce versant. J’avais été bon bougre, jusqu’à présent. Un voyageur docile, descendant aux étapes prévues par l’encadrement, passant les tests, remontant dans la voiture au coup de sifflet. Mais là, non, impossible. D’ailleurs, le train n’avait pas sifflé ! Je lui lançai ce dernier argument d’un ton triomphal qui ne lui tira aucune réaction. Je me fis la réflexion que le type n’était peut-être pas un ange, après tout. Ce ne pouvait être lui qui recevrait le kaléidoscope ; d’autant qu’il était à moitié aveugle, ricanai-je intérieurement. Combien de temps allions-nous passer à parlementer, avant qu’un chérubin digne de ce nom vînt me sauver ? Je n’osai ramasser le kaléidoscope à mes pieds. Non par crainte qu’il me le confisquât, mais retenu par je ne sais quel sentiment de faute. Mais quelle faute, enfin ?
 
C’est alors que, dans une illumination, je compris que j’avais raté la dernière épreuve. J’avais joué avec le kaléidoscope, et le vieux en uniforme était là pour cela : me verbaliser. C’était un ange de second ou troisième rang, choisi parmi les moins doués et cantonné aux tâches ingrates, comme la circulation des morts ou leurs stationnements interdits. Un demeuré, sans doute ; cela doit se trouver dans la population des anges, c’est statistique. Il y avait certainement un moyen de rattraper le coup. Malheureusement, je n’avais plus de joujoux dans ma pochette, ni menottes ni de pistolet à eau, pas même l’étoile du shérif qui aurait pu bien aller avec son habit. Je le suppliai de me permettre de rester à l’abri sous l’arbre jusqu’à ce qu’on vînt me chercher et lui proposai, en attendant, une partie de morpion ou de pendu. « Je suis de bonne foi, vous voyez bien.» Je regrettai sur-le-champ ma dernière formule. Mais le vieux n’y prit pas garde et martela, têtu, sourd à mes prières : « Interdiction de stationner. » J’allais me récrier que c’était injuste ou ce genre de chose, quand, contre toute attente, il ajouta avec miséricorde : « Mon fils ! va maintenant ; l’enfant t’attend. » Médusé, je me demandai si ce vieillard en uniforme, cet aveugle, ce sourd aux prières des errants, ce chef de gare au sommet de la montagne, ce n’était pas Dieu. « Êtes-vous Dieu ? », osai-je. Il ne répondit pas. Je courbai la tête, ramassai le kaléidoscope et le lui tendis. Il m’offrit son bâton en échange. Au moment où j’entamai ma descente, j’entendis qu’il sifflait trois longs coups. Je fus aussitôt dans le wagon.
 
Le compartiment était plongé dans l’obscurité. On avait dû pousser le chauffage et il y régnait une moiteur d’étuve. Il-ou-Elle semblait somnoler. Je n’aurais pas à lui dire ma leçon. Je me sentais tout à fait flottant, oublieux de mon passé, étranger à mon avenir, à l’instar du voyageur qui, bercé par le grondement des rails sous ses pieds, ayant abandonné au quai qu’il a quitté les soucis passés, sans inquiétude pour ceux qu’il trouvera dans la gare prochaine, se livre tout entier au chemin, seulement traversé par des rêveries s’achevant à peine écloses et ne laissant au cœur qu’une poésie gracieuse et sans poids. J’allais devenir ce voyageur perpétuel, l’Homme sans poids, parce que sans bagage. Cette pensée me tira brutalement de ma bienheureuse torpeur. Mon bagage ! La pochette ! Où était la pochette ? Il était curieux qu’elle me préoccupât, puisqu’elle était vide désormais. Je la cherchai des yeux, éperdu, tâtai mon pantalon, fouillai sous mon siège. L’aurais-je oubliée sous l’arbre au sommet de la montagne ? « Ne cherchez plus, m’annonça-t-Il-ou-Elle en ouvrant subitement les yeux,  vous y êtes. » Le sens de cela ? Étais-je dans la pochette ou étais-je arrivé ? J’allai jusqu’à la portière et regardai à travers la vitre : le train filait, je ne pouvais sauter d’un train en marche. À l’instant où je me retournai pour le lui expliquer, Il-ou-Elle me poussa violemment. La porte céda sous mon poids ; je fus projeté tête la première sur la voie, le cœur en vrac et les poumons en feu …
 
            … et je me retrouvai dans le hall de la gare. Je jetai un coup d’œil à l’horloge qui -  je m’y attendais un peu - n’avait pas d’aiguilles et ne marquait pas l’heure. C’était juste pour décorer. Les gens autour de moi semblaient contents de leur sort, cela bourdonnait aussi fort que les abeilles d’une ruche. Quelqu’un me tapa sur l’épaule : « Décidez-vous, jeune homme !» Il avait un habit bleu, des chaussures vernies. Il répéta « Décidez-vous ! », avec un ton pas commode du tout, en pinçant fort les lèvres. Mais je n’y arrivais vraiment pas. J’étais assez paniqué, car les autres grondaient déjà d’impatience ; je voyais bien que c’était moi qui retardais. J’ai donc choisi le wagon vert et or, le numéro cinq. Je me suis calé sur le siège en skaï. Le contrôleur resta planté devant moi, en me faisant les gros yeux et en moulinant l’air avec la main. Bien sûr, payer ! Je voulus lui tendre mon ticket mais je l’avais perdu. J’ai fouillé mes poches et j’ai inspecté le plancher sous le siège. Alors, une dame au long nez s’approcha de moi ; sans un mot, avec un sourire doux, elle me rendit le ticket qu’elle avait trouvé par terre, sur le quai. Je me sentis très soulagé. Le vieux, derrière le guichet, annonça : « C’est parti, mon kiki ! » Tout s’ébranla. Dans la locomotive devant moi, il y avait un garçon qui pouvait produire un formidable tchou tchou en tirant sur une manette. À ma gauche, une fille juchée sur un gros chat bariolé mâchait un chewing-gum et formait des bulles qui éclataient avec un bruit sec de pétard. Ses beaux cheveux étaient partagés en deux couettes : ça lui faisait des petites ailes de chaque côté de la tête. Je regardai maman qui me fit un signe de la main quand ma voiture démarra. Elle m’avait promis qu’on irait ensuite chez le petit épicier du coin pour acheter une pochette-surprise. Mais, avant, j’allais essayer d’attraper la grosse tresse en tissu noir, rose, bleu, qui s’était mise à gigoter sous mon nez. Oui, je devais l’attraper. Pour gagner un tour, m’installer dans la loco et faire siffler le train.
 



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